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 [Roman] La Vie est Ailleurs de Kundera

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Nathan
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MessageSujet: [Roman] La Vie est Ailleurs de Kundera   Mer 21 Nov - 22:47

Fiche de lecture, que je partage ici. La fin est dévoilée, mais ce n'est pas l'important dans ce roman.

Bonne lecture.


Milan Kundera est le plus français des écrivains tchèques, il est en effet nationalisé français en 1981. Son œuvre tourne autour d’un thème central, l’ironie. Une ironie souvent poussée jusqu’au sarcasme. En effet, il prend un malin plaisir à malmener ses personnages, dans des « valses » où le destin écrase totalement le protagoniste. Bien plus que ce goût pour le tragique, il aime en plus se moquer ouvertement, de manière explicite ou implicite de ses acteurs, ces malheureux êtres fictifs « piégés par le roman ». La Vie est Ailleurs est son troisième ouvrage, il apparaît comme catharsis pour l’auteur. Kundera y conte la vie d’un poète, Jaromil, écrivain lyrique bercé par les tanks pendant le printemps de Prague. Le titre originel de l’œuvre était L’âge Lyrique, allusion directe à la floraison importante des poètes lyriques en Tchécoslovaquie pendant la révolution communiste.
Jaromil est l’archétype du poète lyrique, mais ce côté caricatural n’apparaît qu’au fur et à mesure du roman. Le protagoniste principal (plus que principal, nous le verrons ensuite) est, de la même manière que les autres héros de Kundera, tourné au ridicule. Jaromil est le ridicule. Il incarne le kitsch, selon la définition de l’écrivain, que nous développerons plus tard aussi.
Mais, masqué derrière cette amère critique, ces durs sarcasmes, une ironie plus implicite apparaît, Kundera ne se contente pas de se moquer de son « héros », il use du ridicule de Jaromil pour se moquer de son lecteur, aussi. Il joue avec le lecteur comme il joue avec ses héros, il les balade, leur cache des détails pour ensuite les développer et rendre au roman le tragique qui lui manquait, au grand désespoir du lecteur, troublé par ce retournement soudain de situation. Kundera utilise donc cette double ironie pour dresser un pamphlet envers le lyrisme, tant le personnage de Jaromil dépeint l’absurdité des vers, le ridicule de cet état absolu dans lequel se plonge les poètes, et le côté stérile de leur quête.


Tout d’abord, attardons nous sur le second degré explicite du roman, c’est-à-dire le ridicule qui entoure Jaromil. Dès les premiers instants du roman, on remarque la première base du roman. Jaromil est le seul nommé. Tout est centré sur Jaromil. Ses parents n’ont pas de noms, ils sont « la mère du poète » ou « le père du poète ». Tout au long du livre persiste cet égotisme, tous les personnages gravitent autour de l’étoile Jaromil. Ils n’existent que par rapport au poète.
Le héros est né poète. Enfin, sa mère l’a fait poète. Déjà avant qu’il naisse, la statue d’Apollon hantait la chambre à coucher. Cette statuette que sa mère avait déposé consciencieusement montre que Jaromil n’est pas auteur pour son talent incontestable (puisque il sera contesté plus tard), mais parce que sa génitrice l’a voulu. C’est pour cela que, jeune enfant, il brillait, et remuait ciel et terre pour se faire remarquer pour sa verve et son verbe. Mais son talent est déjà remis en cause, par une vieille dame mesquine, qui ne porte pas son attention sur lui (encore une fois cet égotisme profond qui le rend ridicule, bien qu’il se sente grand et supérieur aux autres enfants de son âge, ce désir de domination le décrédibilise).
Le roman est donc construit autour de Jaromil, tout lui est lié, tout est ramené à lui, même les chapitres de « transition » (celui de Xavier et du Quadragénaire) où il n’apparaît pas directement.
Mais le ridicule ne découle pas directement de ce jeu rhétorique. Beaucoup de détails accentuent le moqueur point de vue de Kundera sur Jaromil.
Le portrait dressé en est le meilleur exemple. Jaromil a des « cheveux d’anges », un visage fin, presque féminin. Il n’aime pas son visage, il travaille pour paraître « homme » devant son miroir (toujours cette fascination narcissique, que l’on retrouve en conclusion de l’ouvrage, où l’allusion est explicite, Jaromil, à force de se contempler dans son miroir, en meurt.).
De plus, au niveau de son caractère, Jaromil est ici aussi caricatural. Il fait preuve d’un romantisme exacerbé, par sa jalousie. Il désire être tragique, rendre son existence tragique, un destin plein de fatalité, ce qu’il réussit lors de sa rupture avec la rousse, scène entre le grotesque et le noble du tragique. Mais, paradoxalement, il crée le tragique, il cherche à influencer sa destinée, il veut donner une dimension noble à sa vie, par des tragédies qu’il a provoqué volontairement. Par exemple, à la toute fin du roman, il persiste dans le froid, après s’être battu avec un personnage. Jaromil sait pertinemment qu’il ne faut pas qu’il reste dehors, il est déjà malade. Mais il y demeure. Il n’y a donc aucune fatalité proprement dit, juste un « enfant » qui tente de sublimer le réel de sa triste vie. Ce qui ramène au ridicule précédemment évoqué tant il tombe dans le « trop », l’exagération de sentiment. Cette noblesse des sentiments à laquelle Jaromil aspire, pour laquelle il se bat le rend totalement ridicule.
Ce ridicule est mis en lumière par un des thèmes récurrents des œuvres de Milan Kundera : le kitsch. Kundera s’attache à la première définition du kitsch, comme « la négation absolue de la merde ». C’est-à-dire le fait de refuser les sécrétions, les excréments. Le kitsch conforte alors le fait que Jaromil est un poète dans sa forme la plus péjorative qu’il soit, dans le sens où il sort totalement du réel et ne s’attache plus qu’aux rêves, par la poésie. C’est là que le titre La Vie est Ailleurs est intéressant. Cette phrase lyrique décrit parfaitement le personnage qu’est Jaromil. Celui-ci déclame que « la vie est ailleurs », mais il veut être un homme vrai, un homme de la révolution (révolution sur laquelle nous reviendrons plus tard). Et cet homme vrai est dans ses rêves, il se nomme Xavier. C’est-à-dire que la vraie vie est ailleurs, la vraie vie de Jaromil se retrouve dans son rêve via le personnage de Xavier. Xavier va de rêves en rêves, il représente les complexes de Jaromil, car aussi narcissique soit-il, Jaromil nourrit nombres de complexes, notamment à propos de son visage féminin, qui le décrédibilise, lui enlève sa virilité d’homme de la révolution. Xavier incarne le deuxième Jaromil, le personnage qui ne prépare pas de phrases pour ses rendez-vous, il est le personnage unique et singulier que Jaromil désire être. Que Jaromil pense être, bien qu’il soit totalement commun, dans ce roman.
Il est commun dans ses vertus, il écrit (quoi de plus commun que d’écrire des poèmes, surtout en Tchécoslovaquie pendant cette époque, où les poètes lyriques abondent), et dans ses vices, il est jaloux. Cette jalousie infondée et ridicule,il l’éprouve pour donner à l’amour avec la rousse une dimension tragique et mortelle. En effet, il annonce solennellement qu’il ne pourrait supporter que celle-ci soit touchée, ait un contact avec une autre personne. Cette jalousie est ambivalente. D’un côté, elle le rend malade, de l’autre, elle lui donne une importance, une grandeur, elle donne une hauteur à son histoire d’amour quelconque. Histoire quelconque qu’il sublime par la laideur de sa rousse. Cette disgrâce est un prétexte à ce qu’il l’aime, il est plus difficile d’aimer profondément et sincèrement une personne désolante, qu’une femme charmante et gracieuse, donc, ici, Jaromil use des autres pour magnifier son existence banale, ce qu’il fait tout au long du livre.
On note aussi, au fur et à mesure du roman, l’abondance des comparaisons avec d’autres poètes, notamment Rimbaud. Cette comparaison élogieuse est définitivement cynique, car Jaromil est comme Rimbaud, une jeune poète né poète. Doué, reconnu, mais à la différence du héros, Rimbaud a pris conscience du ridicule de sa vie, et a arrêté d’écrire à 20 ans, alors que Jaromil persiste. Cette obstination est une autre preuve du grotesque, puisque le personnage ne sait pas prendre de recul sur son œuvre, sur sa vie. (On peut aussi décrier cette comparaison, tant le talent de Rimbaud est nettement plus certain que celui du poète tchèque). Il se trouve dans l’absolu depuis sa naissance, ne doute jamais à propos de ses vers. En effet, il a toujours trouvé des admirateurs de ses textes. Sa mère étant sa première admiratrice, mais existe-t-il une mère qui n’encourage pas son enfant dans tout ce qu’il fait ? Surtout que la mère de Jaromil possède des particularités dans les rapports avec son fils. (Rapports sur lesquels nous reviendrons plus tard). Ensuite, son deuxième admirateur est le peintre. Cet homme mystifié qui pourtant est un commun professeur d’arts plastiques, qui propose des raisonnements surfaits entre l’art moderne et le socialisme révolutionnaire. Jaromil voue un culte à son professeur peintre, l’admire, l’imite. À noter que ce peintre vivra une aventure avec la mère du poète, autre insistance sur la proximité et le complexe Oedipien imposé à l’auteur, dans le sens où le complexe est inversé, la mère aime son enfant et cherche à écarter tout autre protagonistes opposants. En effet, la mère couve Jaromil. Elle vit pour son enfant poète, l’homme de sa vie. L’incartade avec le peintre n’est alors (puisque le poète est un double du peintre) qu’un assouvissement de ce complexe.
Jaromil est donc tout au long du livre tourné en dérision. Comme Stendhal dans Le Rouge et le Noir, où il rie des frasques de Julien Sorel, Kundera critique son personnage cruellement, mais s’en moque gentiment. En effet, ce poète dérisoire n’est en fait qu’un miroir de chacun, la part « kitsch » en tout homme. C’est pour cela que, derrière cette infâme ironie envers son héros, une seconde ironie, plus implicite se mêle, se cache.




Cet autre caractère ironique s’adresse aux lecteurs. Milan Kundera oriente souvent la légèreté et la malice qu’il porte d’abord aux personnages vers les lecteurs. La complicité installée entre l’auteur et le lecteur change, et l’écrivain se moque alors de son lecteur, qui au départ adoptait le point de vue proposé avec plaisir. Cette technique est souvent reprise dans les œuvres de Kundera, mais elle est flagrante dans La Vie est Ailleurs, tant l’auteur joue avec son lecteur, via les focalisations et le style.
En effet, graduellement, le lecteur se rend compte du recul que prend Kundera sur Jaromil, mais plus loin que cela, sur le lecteur compatissant et moqueur. Il explique implicitement que le lecteur ne vaut pas beaucoup mieux que Jaromil. Mais là où Kundera ne se trompe pas, c’est qu’il se compte en tant que lecteur. Il ne fait pas que de se moquer bassement du lecteur, mais ironise aussi sur lui-même.
Pour permettre ce retournement de situation du lecteur (de complice à objet de l’ironie), Kundera utilise beaucoup les parenthèses. Des apartés explicatifs qui s’adressent directement aux lecteurs. Mais, le plus souvent, ces parenthèses ne font que confirmer ce que le lecteur sait déjà. Notamment quand Jaromil entre dans la virilité, qu’il est la première fois confronté à la volupté. Des apartés insistent sur ce que le lecteur comprend aisément.
Mais, en fait, cette ironie n’a pas pour seul but de se moquer du lecteur, mais du lyrisme, de la poésie. La Vie est Ailleurs demeure un des livres les plus durs envers la poésie. Kundera condamne toute sorte de lyrisme, le romantisme.



Derrière les aspects naïfs et même niais de l’écriture et de l’histoire (qui est absolument commune ; la vie d’un homme, simplement), Kundera dresse un tableau de la Tchécoslovaquie des années 30, en pleine révolution socialiste, et par l’intermédiaire de l’exemple de la poésie lyrique tchèque, abondante et d’une qualité dont on peut douter, critique l’écriture de vers en elle-même, et ce que celle-ci implique dans les agissements des hommes. « D’autres pays exportent des monteurs, des ingénieurs, du blé ou du charbon, mais nous [les tchèques], notre principale richesse, ce sont les poètes lyriques. Les poètes tchèques iront fonder la poésie des pays en voie de développement. En échange de nos poètes, nous pourrons acquérir des noix de coco et des bananes. ». Cette citation est le parfait exemple de l’intérêt de la poésie pour Kundera. Elle n’est qu’un moyen de tergiverser stérilement autour des faits. Pourtant, dans La Vie est Ailleurs, Jaromil tente de mêler socialisme (c’est-à-dire un exemple de « vrai », un fait sans l’enjolivement de la poésie) avec la poésie. Ces poèmes deviennent alors « de belles merdes » comme le dit l’homme présent à la réception. L’art (notamment la poésie) n’est donc pas compatible avec le vrai de la vie. La vie de Jaromil est donc ailleurs. Elle se trouve dans ses rêves, et dans la révolution, et non dans l’agitation inféconde qu’il produit avec sa poésie.
Jaromil, et donc les poètes en général se fourvoient dans un onanisme intellectuel, les empêchant d’agir, de penser et de voir les dangers de cette révolution. En effet, Kundera a rencontré de gros problèmes avec cette révolution, celle-ci l’a empêché d’écrire, et à tenter de l’interdire de penser. Celle-ci n’est donc absolument pas conciliable avec l’art. Cette ambiguïté conforte l’inutilité de la poésie et du lyrisme.
Or, les vers et l’expression de sentiments par ceux-ci sont le symbole de la naïveté et de l’aveuglement, de l’innocence qui mène a de grands tournants dans l’histoire, comme la prise de pouvoir d’un gouvernement communiste en Tchécoslovaquie. La poésie s’égare alors dans une inactivité complaisante, certes pleine de bonne volonté, mais qui n’apparaît que comme une distraction non constructive. La poésie n’est qu’une imitation d’un autre (Xavier ici), elle projette l’homme dans l’erreur, le force à s’imiter, à ne pas être lui, c’est-à-dire un être singulier, totalement unique.


La Vie est Ailleurs est donc une satire du genre humain. Une critique des errements dont il fait preuve lorsqu’il tergiverse dans la poésie, ou un autre art quelconque, ou encore un divertissement qui pousse à la caricature. Car Jaromil est une caricature, de lui-même, des poètes tchèques et de chacun de nous. Bien sûr, ce que demande Kundera n’est pas réalisable, l’art est une nécessité dans une société. Il permet de s’engager, d’exorciser des sentiments ou d’atteindre le beau. Mais Kundera vise à rendre le lecteur conscient de l’inutilité, du côté futile de ces disciplines. C’est ce que François Ricard (essayiste et romancier du XXème siècle) exprime en qualifiant la vision de Milan Kundera comme « Point de vue de Satan ». Dans le sens où l’auteur est subversif, non par un style agressif, des idées explicitement déclamées, mais par des idées pessimistes et ravageuses exprimées tout à fait simplement.
Kundera signe ici, à l’instar de Flaubert dans Madame Bovary ou de Cervantès avec Don Quichotte un des ouvrages les plus durs envers la poésie, l’art. Ces disciplines comme illusion de la vraie vie, du concret, comme piège.
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Nathan
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MessageSujet: Re: [Roman] La Vie est Ailleurs de Kundera   Ven 30 Nov - 22:26

Et un commentaire raté d'un extrait.


« La poésie est un territoire où toute affirmation devient vérité. Le poète a dit hier la vie est vaine comme un pleur, il dit aujourd’hui : la vie est gaie comme le rire et à chaque fois il a raison. Il dit aujourd’hui tout s’achève et sombre dans le silence, il dira demain : rien ne s’achève et tout résonne éternellement et les deux sont vrais. Le poète n’a besoin de rien prouver ; la seule preuve réside dans l’intensité de son émotion.
Le génie du lyrisme est le génie de l’inexpérience. Le poète sait peu de chose du monde mais les mots qui jaillissent de lui forment de beaux assemblages qui sont définitifs comme le cristal ; le poète n’est pas un homme mûr et pourtant ses vers ont la maturité d’une prophétie devant laquelle il reste lui-même interdit.
Ah, mon aquatique amour ! Quand maman avait lu le premier poème de Jaromil, elle s’était dit (presque avec honte) que son fils en savait plus long qu’elle sur l’amour ; elle ne se doutait pas qu’il s’agissait de Magda observée par le trou de la serrure, l’aquatique amour représentait pour elle quelque chose de plus général, une catégorie mystérieuse de l’amour, plutôt incompréhensible, dont le sens ne pouvait être deviné, comme est deviné le sens de phrases sibyllines. »






« Il faut être absolument moderne » déclamait Rimbaud dans son recueil Une Saison en Enfer, ce vers désormais culte traduit parfaitement le paradoxe de la poésie. En effet, la poésie et la modernité sont deux termes qui ne font pas bon ménage, la poésie a souvent été codifiée par des Arts Poétiques, par exemple. Dans La Vie est Ailleurs, Kundera compare explicitement son héros Jaromil à Rimbaud. Il est né poète pendant la révolution, pendant le printemps de Prague. Il est un artiste de la révolution, qui vise à mêler idéal socialiste et vers. Mais, bien plus que de retracer la vie d’un poète fictif (et pourtant tellement semblable à ceux de l’époque en Tchécoslovaquie), Kundera critique ouvertement ce qu’est la poésie. L’extrait choisi est ici une preuve de cette critique. Il est donc ici question de comment l’auteur s’y prend-il pour transmettre de manière implicite ce qu’il reproche à l’art de son héros.
Tout d’abord, le premier paragraphe propose une vision qui semble louer le talent du poète, mais aussi une remise en cause de « l’opportunisme » des artistes, qui évoque ce qu’ils ne connaissent pas. Ensuite, le second paragraphe vise à approfondir ce qui est dégagé dans le premier, en appuyant sur le ridicule du poète, à sa ridicule vanité. Enfin, dans le troisième passage, Kundera décrédibilise son poète, son héros, Jaromil.


La première partie de l’argumentation de Milan Kundera consiste en montrer en quoi l’art poétique est une imposture.
Tout d’abord, il utilise le terme « territoire », symbole concret pour décrire une notion abstraite : la poésie. Cet oxymore pose les bases de la critique, dans le sens où le lyrisme apparaît comme une vérité. Or, la poésie est purement subjective. Comment des faits subjectifs peuvent alors être des vérités absolues ? Cet art est donc opportuniste, il lance des exactitudes, sans preuve. Et pourtant, chacune de celles-ci est une vérité. La vérité dépend alors des humeurs du poète et donc du hasard.
Ensuite, cette opposition de termes est réutilisée plus tard, avec les substantifs « preuve » et « émotion » qui montre la dualité entre objectif et subjectif. Cette excuse de l’émotion permet au poète de dire ce qui lui plaît, sans même que ses propos soient fondés. C’est ce que Kundera fustige.
De plus, les vers cités ici expriment des notions différentes (mais vraies bien qu’opposées) marque l’influence de la révolution sur les poètes. Les vers exprimés pour des périodes passées et présentes sont connotés négativement, sont pessimistes (la vie est vaine comme un pleur et tout s’achève et sombre dans le silence). Ces périodes sont les instants précédant la révolution. Alors que le vers pour le futur (rien ne s’achève et tout résonne éternellement) est optimiste. La révolution a donc influé sur la poésie, cet art pourtant « absolument moderne » et intemporel, hors du temps, qui sublime le présent. Il y a donc ici une critique des faiblesses des vers qui sont juste une mode, selon Kundera (point de vue conforté par le nombre important de poètes lyriques durant cette période).
Enfin, la qualité des vers cités est ici contestable, ils apparaissent comme niais et simplistes, loin de la poésie des grands poètes dont Jaromil se déclare (ou est déclaré) descendant (Lermontov, Rimbaud).
Kundera dans un premier paragraphe qui semble objectif démontre que la poésie n’est qu’une imposture, que mensonges puisqu’elle varie en fonction de l’époque, des modes, et de l’humeur des poètes.

Dans son deuxième paragraphe argumentatif, l’auteur s’attaque cette fois-ci aux poètes eux-mêmes, après avoir critiquer leur art.
Premièrement, l’insistance sur le terme « génie ». Un génie est une personne dont le talent, les qualités sont visiblement plus importantes que celles de ses congénères. Or, il associe à ce terme « lyrisme » et « inexpérience ». Ces deux qualités sont communes. Chacun est capable de faire preuve de lyrisme, et l’inexpérience est un fait, et non une qualité. Il y a donc une ironie sous-jacente à l’énonciation de ces deux vertus du poète. Il est en fait un « génie commun ».
Ensuite, l’utilisation des termes « jaillir » et « beaux assemblages » montre la superficialité des artistes. Ils ne contrôlent pas les interprétations de leurs vers. Ils écrivent avec une idée précise, que les gens traduiront comme ils le désirent. Ces vers pourtant sont des vérités absolues, mais des vérités absolues hasardeuses, puisqu’elles peuvent prendre la forme que le lecteur préfère. Le poète ne se contente que d’ordonner les mots en « beaux assemblages », de faire « jaillir » des mots, son expérience n’est ici en aucun cas importante. Chaque réalité de chaque individu l’utilisera comme il le souhaitera. La qualité ne dépendrait donc que de l’interprétation des lecteurs.
Pourtant, la comparaison avec le cristal, matière précieuse et fragile. Mais un cristal définitif, c’est-à-dire une fragilité qui dure. Kundera exprime par là que la poésie est fermée et hermétique, invariante (donc une vérité absolue) et qu’ainsi, elle ne peut évoluer, bien que les lectures des œuvres évoluent. La poésie serait donc rétrograde et figée, incapable d’évoluer, condamnée à rester dans ce lyrisme stérile.
Puis, Kundera évoque la notion de maturité. Il utilise toujours les oppositions, ici avec la dualité entre le poète et son œuvre. Le poète est dépassé par ses vers. Et ses vers sont « prophétiques », ce terme mystique et très fort insiste sur le ridicule de la « mission » du poète. Sur le fait que des simples textes lyriques apparaissent comme des vérités divines, et ainsi bloquent l’accès à la modernité (chère à Rimbaud), à l’évolution.
L’auteur décrie donc la superficialité et l’immobilisme de la poésie, conséquence de l’immaturité des poètes qui n’apparaisse que comme des machines à écrire de lyrique et jolis vers.

Enfin, dans la dernière partie de son argumentation, Kundera revient sur son héros, Jaromil. Il prend, comme dans l’intégralité du livre, un malin plaisir à se moquer de son héros. Mais ces moqueries ont un double sens, en plus de décrédibiliser le personnage principal, ce paragraphe insiste sur la critique de la poésie. En effet, Jaromil est la caricature du poète lyrique.
Tout d’abord, on note la présence du terme « maman », expression infantile. Jaromil, qui écrit pourtant des vers mûrs, n’est qu’un enfant, il appartient à sa mère. Mais Kundera développe ici le paradoxe entre Jaromil et sa mère. « Maman » interprète la poésie de son enfant comme une vision mûre, implicite et lucide de l’amour, alors que ce n’est qu’en fait une simple expérience enfantine qu’a vécu Jaromil, en observant, caché, la servante prendre son bain. Il n’a donc aucunement conscience de l’interprétation des personnes. Il écrit naïvement. Son œuvre est sublimée de manière involontaire, par le regard de sa mère. Et pourtant, sa mère ne comprend pas ce que Jaromil veut exprimer. En effet, Kundera utilise ici des termes comme « incompréhensible » et « mystérieuse ». Ce qui montre que la poésie est au-dessus des hommes, inaccessible, même pour son auteur. Ou, si l’on se rapproche du point de vue de Kundera, la poésie est surestimée.
C’est ici que la redondance du verbe « deviner » intervient, dans l’argumentation. La poésie n’est qu’à deviner. Elle n’a aucune prétention (ou trop de prétention), mais elle n’est que devinée, c’est-à-dire loin de l’intention première du poète. Cette dernière phrase résume entièrement le point de vue de Kundera. La poésie n’est qu’un refuge où se perdent les hommes. Ils se perdent dans des interprétations erronées, trop poussées, éloignées de la simplicité qu’a voulu l’auteur.


Dans ce court extrait tiré du passage explicatif du roman, où Kundera met de côté l’intrigue pour présenter son point de vue, de manière implicite. Point de vue contestable mais argumenté, sur le rôle de la poésie. L’auteur dénigre en effet le fait que cet art n’est qu’une échappatoire de la réalité, un moyen de fuir le réel, ce que Jaromil fait le long du roman, par l’écriture. Kundera dénonce aussi les interprétations trop poussées et la trop grande importance donnée à cet art. La Vie est Ailleurs est donc, derrière les apparences naïves et inoffensives de l’histoire, du style de Kundera, une critique de la poésie, démontrée par cet extrait.
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MessageSujet: Re: [Roman] La Vie est Ailleurs de Kundera   Jeu 7 Fév - 19:10

Quand j'ai fait mon stage en librairie, ma responsable de stage était fan de ce livre du coup ça m'a donné envie de lelire, c'est le prochain que je vais attaqué
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MessageSujet: Re: [Roman] La Vie est Ailleurs de Kundera   Jeu 7 Fév - 19:27

J'ai pas lu mais j'ai une grosse faute.
"après avoir critiquer leur art"
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MessageSujet: Re: [Roman] La Vie est Ailleurs de Kundera   

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